Corpus des Œuvres de Philosophie en Langue française
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CUREAU DE LA CHAMBRE
Marin Cureau de la Chambre (1596-1669), médecin du chancelier Séguier, puis conseiller et médecin ordinaire du roi, est l’un des premiers membres de l’Académie française: Richelieu l’y fait entrer en 1635, l’année de sa fondation ; en 1666, il sera membre de l’Académie des Sciences. Une quinzaine d'années après son Traité sur les animaux, le médecin-philosophe propose (sous un langage scolastique vieilli) une théorie originale de la connaissance – riche en implications pour nous lecteurs instruits de sciences biologiques et cognitives : la connaissance est le propre du vivant, toutes les actions vitales s'expliquent en termes , dirions-nous aujourd'hui, d'information. L'auteur est d'ailleurs, malgré l'anachronisme, si proche de cette notion qu'il ne recule pas devant l'hypothèse audacieuse d'expliquer les phénomènes physiques par des processus cognitifs inscrits dans la matière : les "merveilles" de la nature commencent là. Catalogue des Auteurs, décembre 1995. (Christiane Frémont) |
Né à Saint-Jean d’Assé, près du Mans, mort à Paris, Marin Cureau de La Chambre fut médecin du chancelier Séguier; Richelieu le fit entrer à l’Académie française le 2 janvier 1635. Sa carrière brillante s’explique par le fait qu’il est conservateur et rassurant en métaphysique– il suit Aristote et Thomas d’Aquin –, mais moderne et efficace en médecine et en physique. Il fait partie des physiciens qui se réunissent chez Habert de Montmor, où il rencontre Gassendi, Bourdelot, Petit, Roberval, Pascal, Rohault, Auzout. Il sera conseiller d’État, médecin ordinaire du roi (Louis XIV), et l’un des premiers membres de l’Académie des sciences en 1666.
Cureau publie en 1664 Le Système de l’âme, qui constitue le dernier prolongement de la réflexion philosophique qu’il a constamment menée en parallèle de son activité médicale. Il y distingue la connaissance naturelle, qui relève de l’âme végétative, la connaissance sensible, relevant de l’âme sensitive, et la connaissance intellectuelle, propre à l’homme, qui est une action de l’entendement. La connaissance naturelle se manifeste dans les animaux sous la forme de l’instinct; c’est par elle que l’homme sait quels muscles il doit mouvoir pour faire telle ou telle action, sans l’avoir appris. De la même manière que les objets sont représentés dans l’imagination par des “phantosmes”, les idées sont dans l’entendement les images des “phantosmes”. L’homme est à la fois corps et âme. Pour le comprendre, il faut analyser le plus finement possible l’interaction du corps et de l’âme. Pour cela, Cureau a recours à la physique, dans la ligne de son traité de La Lumière (1657), à la psychologie animale et humaine, à la suite de son Traité de la connaissance des animaux (1648) et de ses cinq volumes sur Les Caractères des passions (1640-1662), à la physiologie qu’il présentait dans L’Art de connaître les hommes (1659); Le Système de l’âme — le titre primitif précisait “de l’âme humaine”, d’après le Privilège — est une continuation de L’Art de connaître les hommes. Pour bien connaître les hommes, l’auteur estime qu’il est nécessaire de les comparer avec les animaux et les anges; sur la question des anges, il met amplement à contribution saint Thomas d’Aquin (Somme théologique, 1ère Partie, q. 50 à 63). Quand il défend l’idée que les choses inanimées ont un instinct, manifesté par les sympathies et les antipathies, il fait sans doute écho à Campanella.
La question de l’extension de l’âme occupe une place centrale : elle a une extension, puisqu’elle est capable de mouvements, les mouvements propres à l’âme et les mouvements qu’elle suscite dans le corps. Le fait que Cureau appuie ses démonstrations sur une physiologie totalement dépassée aujourd’hui et sur une théologie trop audacieusement spéculative donne souvent à son anthropologie un aspect archaïque. Mais dans le domaine de la psychologie, sa pensée est étonnamment moderne, peut-être trop moderne pour que ses contemporains aient pu en saisir l’intérêt. En croisant la tradition scolastique avec les données de la nouvelle science, en se fondant sur l’observation clinique pour apporter des nuances et des précisions à la philosophie traditionnelle, Le Système de l’âme paraît aujourd’hui quelque peu déroutant, mais il apporte un éclairage intéressant sur l’histoire des idées. Les relations de Cureau et Descartes, même si leurs conceptions divergent sur de nombreux points, sont marquées par une estime réciproque, au moins dans les dernières années de la vie de Descartes. On trouve un écho au Système de l’âme chez Malebranche (De la recherche de la vérité, livre III, 2e partie). Dans son Traité des signes de 1717, le dominicain Alphonse Costadau ne fait bien souvent que recopier Cureau de La Chambre : la manière dont le médecin philosophe se sert de l’expérimentation scientifique est rassurante pour le professeur de théologie.
L’édition originale in-quarto de 1664 est suivie en 1665 d’une édition in-12 qui en diffère très peu; les fautes, le plus souvent imputables à l’imprimeur, y ont été corrigées, de même que quelques constructions ambiguës, sans doute corrigées par l’auteur lui-même. La présente édition donne le texte de 1665, et ne s’en écarte que dans le cas de fautes d’imprimerie évidentes, corrigées d’après l’édition originale, qui nous a été fournie par la Bibliothèque de l’Institut. Le livre III, “De la connoissance naturelle”, n'est divisé en chapitres que dans la table des matières établie par Cureau ; le texte présente seulement une division en articles. Cette anomalie s’explique sans doute par le fait que Cureau a intégré dans Le Système de l’âme un petit traité rédigé antérieurement, et resté jusque-là inédit. On sait d’autre part, grâce à la typographie, que la division en articles de l’ensemble de l'ouvrage n’a été établie par Cureau que tardivement, sans doute sur les épreuves d'imprimerie.
Michel Le Guern