Corpus des Œuvres de Philosophie en Langue française
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DESTUTT DE TRACY
Traité de la volonté ; De l'amour (1818)
«Idéologiste» — et non «idéologue», comme lança injurieusement Napoléon Bonaparte ainsi se définissait Antoine-Louis-Claude Destutt, comte de Tracy (1754-1836), colonel d’Ancien Régime, Constituant, fait général par La Fayette, emprisonné sous la Terreur et libéré après Thermidor, sénateur d’Empire puis pair de France rallié au régime de Louis XVIII. Membre associé de l’Institut fondé en 1795 par le Directoire, Destutt destine ses Eléments d’idéologie aux Ecoles centrales de la République. L’idéologie appartient en propre à "l’ère française", celle du développement de la raison lié à l’accroissement du bonheur et de la liberté. Propriété nationale héritée des Philosophes des Lumières, en particulier de Condillac, mais revue et corrigée, cette doctrine a valeur universelle pour ce qu’elle contient la philosophie première, science de l’esprit humain, articulée à la grammaire et à la logique, avec ses applications en sciences, économie, morale et politique. Reste à fonder rationnellement les sciences morales, économiques et politiques, IVè et Vè Parties des Eléments d’idéologie: la grammaire donne des modèles pour la communication, l’usage des signes et les conventions. La législation a pour fonction de faire passer dans les institutions la liberté naturelle, à partir d’une juste connaissance de la volonté et de ses déterminations physiologiques et sociales. Fidèle à l’esprit des révolutions française et américaine — Thomas Jefferson, président des Etats-Unis, fut le premier à faire traduire et publier le Commentaire sur l’Esprit des lois de Montesquieu, et incita I’ auteur à terminer son traité d’économie politique — le Traité de la volonté démontre la légitimité de la démocratie représentative appuyée sur le suffrage universel avec assemblées primaires ; pose les principes de la limitation de la puissance, de la séparation des pouvoirs, de l’égalité des citoyens par la régulation de l’inégalité des richesses, et dénonce le despotisme théologique au profit d’une laïcité qui garantit les libertés. Le chapitre De l’amour, dont on sait l’influence sur Stendhal, tente un essai de morale sociale définie comme art de rendre le bien désirable. Catalogue des Auteurs, décembre 1995. (Christiane Frémont) |
Thomas Jefferson estimait que Tracy devait composer un Traité de législation à partir de son Commentaire sur l'Esprit des lois de Montesquieu, inconnu encore en Europe et publié en traduction en Amérique en 1811. Ces encouragements conduisirent Tracy à finir le Traité de la volonté et de ses effets (commencé vers 1805, puis interrompu en 1806 pour la rédaction du Commentaire) et à l'envoyer à Jefferson en 1811 plutôt qu'à tenter de le publier en France sous l'Empire. Le Traité de la volonté fut enfin publié à Paris, en décembre 1815, sans publicité. Jefferson le fit traduire et publier en Amérique, en 1817 sous le titre : A Treatise on political Economy, to which is prefixed a Supplement to a preceding work on the Understanding, or Elements of Ideology... and an introduction on the faculty of the Will, by the count Destutt Tracy... translated from the unpublished french original (sic), Georgetown, D.C. published by Jospeph Milligan (1817).
Une seconde édition française paraît en 1818 à Paris chez le même imprimeur qu'en 1815. L'auteur — ex-Constituant, ex-Sénateur d'Empire qui avait fait voter, en avril 1814, la déchéance de l'Empereur et rallié le régime de la Charte — se désigne comme en 1815: "M. Destutt, Comte de Tracy, Pair de France, membre de la Société philosophique de Philadelphie ". Le sous-titre de la première édition (Eléments d' Idéologie, IVème et Vème parties) n'est plus mentionné à la page de titre. Le texte ne subira aucune modification dans l'édition des Eléments d'Idéologie publiée en 5 volumes (Paris, 1824-1826). Mais Tracy en avait donné une autre version sous le titre (repris de la traduction américaine) Traité d'Economie politique (Paris, Bouguet et Levi, 1823, in-18, IV-356 p.), allégée de certains préliminaires " trop métaphysiques" des éditions de 1815 et 1818.
Nous suivons ici le texte de la seconde édition du Traité de la volonté (Paris, Vve Courcier, 1818, in-16, 1V-527 p., B.N. R 10112) sans autre modification qu'une correction d'une faute d'impression dans cette édition de 1818: "En diminuant l'inégalité de pouvoir [et non l'égalité] la société produit le développement de nos facultés", faut-il lire au chapitre X du Traité (1818), p. 320 (ci-dessous, ibidem, p. 259), comme confirmé par les textes de l'édition de 1815 (ch.X, p. 352) et du Traité d'Economie politique (ibidem p. 225).
D'autre part, Destutt de Tracy destinait son manuscrit antérieur De l'Amour (rédigé en 1813) à devenir le second chapitre de la seconde partie du Traité de la volonté ("De nos sentiments, ou "MORALE ", ou tome V des Eléments d'Idéologie"). Il décida ensuite de supprimer ce long chapitre, à l'exception de trois pages tronquées (voir ci-dessous Traité de la volonté, 2è partie, ch. p. 405-407), alors qu'il en avait autorisé par ailleurs la traduction complète, dans l'édition italienne des Eléments d'Idéologie par Giuseppe Compagnoni (10 vol. Milan, 1819 ; X, p. 64-163). Tracy s'en est expliqué dans une Lettre à Thomas Jefferson du 21 février 1821: il dit sa timidité à exprimer "ses sentiments les plus secrets sur certains objets", tout en soulignant la valeur de modèle de l'analyse de l'amour en Morale et les "conséquences importantes" que la législation doit en tirer. Adressant à son correspondant une copie intégrale de son De l'Amour, il laisse Jefferson libre de la publier ou non en Amérique, le priant, dans ce dernier cas, "de la jeter au feu" (G. Chinard, Jefferson et les Idéologues d'après sa correspondance inédite..., Baltimore-Paris, 1925, p. 209-210). Jefferson ne l'a pas fait publier et l'on n'en a pas trouvé trace dans les papiers de l'ancien Président.
On trouvera donc, à la suite du Traité de la volonté, le chapitre De l'Amour dans sa version intégrale (à défaut de son style original), repris de la traduction française qu'en a donnée en 1926 Gilbert Chinard, à partir de la traduction italienne de Compagnoni — cette version de G. Chinard constituant la première édition française et le seul document qui permette à ce jour de connaître le contenu du traité De l'Amour perdu de Tracy: voir Destutt de Tracy, De l'Amour..., par Gilbert Chinard, Paris, les Belles Lettres, 1926 (p. 1-60). Nous publions ce texte, avec les notes de l'auteur, sans l'introduction ni les notes de G. Chinard.
Arme Deneys-Tunney et Henry Deneys