Corpus des Œuvres de Philosophie en Langue française
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D'HOLBACH
Il suffirait presque, pour présenter Paul-Henry Thiry, baron d’Holbach (1723-1789) — «le maître d’hôtel de la philosophie», disait Grimm de rappeler que la plupart de ses livres furent condamnés en France par le Parlement et mis à l’index à Rome. Né dans le Palatinat, il vit à Paris, et reçoit chez lui tout ce qui pense alors. Qui est-il ? Wolmar, l’athée vertueux de Rousseau ; mais aussi, selon Voltaire, qui craint pour sa propre royauté intellectuelle, "un diable d’homme inspiré par Belzébuth" ; Frédéric II, prudent, défend contre lui «l’ordre du monde» ; mais Diderot lui sait gré de faire «pleuvoir des brûlots dans la maison du père«. Le baron dérange : il a rompu avec la première génération des Lumières par son athéisme intransigeant et son matérialisme systématique, et sa volonté, partagée par Diderot et la «coterie holbachique», d’une pensée radicalement nouvelle en philosophie, en morale et en politique. C‘est la Nature encore qui doit fonder les règles de la vie en société : non le concept abstrait d’une nature humaine, mais le mécanisme nécessaire des passions, et la balance qui meut les hommes du désir du bien-être à la crainte de la douleur. Le Système social définit une souveraineté qui, issue d’un pacte social et non d’un droit divin, soit l’expression de la volonté générale ; et une morale indépendante de toute religion (naturelle ou positive) produite par la législation : celle-ci, par une juste connaissance des motifs des hommes, doit induire chacun à vouloir aussi le bien d’autrui. L’utilitarisme moral et social rétablit la nature dans ses droits, contre la confédération des prêtres et des rois, lesquels exigent des hommes qu’ils désirent ce qu’il n’est pas dans leur nature de désirer. Catalogue des Auteurs, décembre 1995. (Christiane Frémont) |
La réédition des oeuvres politiques principales de d'Holbach, le théoricien le plus systématique de son époque comme le plus actuel aujourd'hui, en même temps qu'elle marque une date importante dans sa bibliographie permet de souligner le rôle décisif que joua le contestataire baron dans la propagation des Lumières, la diffusion de l'esprit critique et l'avènement de 1'Etat de droit et des libertés du citoyen moderne.
L'œuvre politique de d'Holbach se distingue à un double titre : par sa situation historique unique, par sa vigueur théorique. Préface symbolique à la Révolution, d'Holbach, le dernier des grands Philosophes vivants de l'Ancien Régime, témoigne de l'agitation intellectuelle marquant les sombres années de fin de règne. Le Système social (1773) ensemble avec les IX Discours soigneusement argumentés de la Politique Naturelle qui le complètent la même année, dessinent avec une rigueur exemplaire un modèle éthico-politique novateur. La pensée sociale et politique de d'Holbach inaugure un tournant par rapport à l'anti-cléricalisme virulent du Système de la nature. Aussi libéral et politique que Montesquieu, d'Holbach s'appuie autrement que lui sur des thèses d'avenir: une anthropologie naturaliste et un utilitarisme moral et social. La redéfinition holbachienne du citoyen et du sujet de droit aura partie liée avec les rapports nouveaux que l'homme comme être sensible et raisonnable, mû par le désir de bonheur et épris de liberté, devait alors engager avec l'autorité légitime et avec la loi.
Le système politique sera relié au système moral par le biais de la réévaluation d'une organisation sociale. La vie en société trouve son origine dans ce désir de bonheur qui caractérise l'homme. Avec le bonheur mis au fondement du pacte social, l'action signifie, sous le critère de l'utile, une pratique vertueuse conduisant au bonheur de tous dès lors qu'elle s'identifie aux intérêts propres des humains. Morale et politique sont donc liées par un rapport réciproque selon lequel la morale donne aux hommes les moyens spéculatifs pour découvrir cette interrelation entre l'utile (l'intérêt naturel) et le vertueux (l'intérêt culturel) qui assure leur bonheur alors que la politique s'emploie à établir les moyens (lois, coercition, encouragement par les honneurs ou autres bienfaits) de sa pratique effective dans la vie en société.
Trois idées maîtresses orientent la perspective. Premièrement, d'Holbach tout en critiquant les abus du pouvoir absolu, favorise comme le plus approprié à l'organisation sociale, le gouvernement " mixte " où le pouvoir est partagé entre le souverain et les corps intermédiaires, formés de représentants choisis parmi les citoyens. Sous l'autorité de "lois invariables qui commandent également à tous les membres de la société", c'est le gouvernement le plus soucieux d'éclairer les hommes sur leurs véritables intérêts, de les conduire au bonheur en protégeant leurs personnes, leurs propriétés, leurs libertés, et de les obliger à la vertu. Deuxièmement, d'Holbach proclame la transcendance des lois civiles et positives auxquelles tous les citoyens sans exception doivent être soumis puisque les lois sont l'expression de la volonté générale de la société. Prenant pour base l'utilité générale, elles ont pour fonction de rendre heureux le plus grand nombre d'individus. Suivant les besoins de l'Etat et ensemble de notre nature, les lois permettront tout ce qui leur est conforme ; elles interdiront tout ce qui contredit la nature. La législation fera régner partout la liberté, " ce droit inaliénable de toute société et de toute nation ", encouragera le travail, réglera les mœurs, incitera le citoyen à la vertu, le protégera lui et ses biens, et récompensera les actions louables ainsi que les talents nécessaires à la Société. Enfin la réflexion sur la loi s'entrelace inévitablement à celle sur la liberté définie comme "faculté de faire pour son bonheur tout ce que fera la nature de l'homme en société", et souligne la place essentielle que cette notion doit tenir dans une société guidée par la raison et la vertu. Celle-ci reconstruite sur des bases politiques nouvelles atteintes par les "progrès des Lumières", devra étendre aux rapports entre nations les lois qu'impose la Nature aux rapports dans un Etat particulier.
Pour l'établissement des textes présentés ici, nous avons suivi l'édition originale de Londres MDCCLXXIII (ornement typographique). L'exemplaire que nous avons utilisé est conservé à la Bibliothèque nationale du Québec (Fonds des Messieurs de Saint-Sulpice). Nous avons rétabli entre crochets le nom du véritable auteur du Système social.
Le Système social tout comme le Système de la nature fut d'abord attribué au gazetier Mustel par les contemporains. L'ouvrage fut saisi en juin, et mis à l'index de l'Eglise en août 1775. En 1822 il sera de nouveau interdit par la police et son édition ordonnée de destruction par un jugement du Tribunal correctionnel de Paris (Le Moniteur universel, 15 mars 1823, 26 mars 1825). L'ouvrage connaîtra en français deux rééditions en 1773 (Londres) et une troisième en 1774 (Londres), du vivant de d'Holbach; cette édition porte en sous-titre par l'auteur du Système de la nature. Une édition paraît encore en 1795 (Paris) sous la Révolution, enfin la dernière édition connue remonte à 1822 (Paris). L'ouvrage est traduit en allemand en 1788 (Breslau), en 1795 (Altona) et en 1898 (Leipzig); en tchèque en 1960 (Nakladatelstvi Ceskoslovenské Akademie Ved, avec une notice p. 5-54 sur les thèses sociales de d'Holbach d'I.Svitàk). Une réimpression anastatique de l'édition Londres 1773 a été faite en 1969 par le Georg Olms Verlag, Hildesheim.
Josiane Boulad-Ayoub